Une perte troublante - Julie Corrales

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Une perte troublante

Une perte troublante - Julie Corrales

J’arrivais de l’hôpital, je venais de rendre visite à une dame qui avait été mon professeur d’Anglais lorsque j’étais au secondaire. Le fait de savoir cette dame était à l’hôpital, me rendait moi-même malade. En sortant, je tombais face à face avec la fille d’une ancienne voisine qui, il est vrai, avait toujours dit qu’elle choisirait un emploi infirmiere pour débuter. Je lui demandais, étant donné que je la connaissais, de veiller un peu plus sur ma professeure. Je lui expliquais que sentimentalement, c’était la personne qui m’avait donné le plus le goût du travail. Je la quittais, sachant qu’elle ferait le nécessaire pour que tout se passe pour le mieux pour la dame en question.

Quelques jours plus tard, elle frappait à ma porte pour m’annoncer le décès de ma professeure d’Anglais. Je ressentais à ce moment-là une peine très forte en moi. Ce qui avait été le plus troublant au moment où je me reprenais, c’est que je me rendais compte que je n’avais jamais fait l’effort de chercher à savoir si cette femme avait une famille. Je m’en voulais à mort de n’avoir jamais fait le geste de l’interroger à ce propos. La jeune infirmière m’annonçait que le corps était encore à la morgue, et que l’on attendait qu’une personne vienne pour le réclamer. Je repartais avec l’infirmière à l’hôpital, pour rester dans le couloir où se trouvait la morgue, pour intercepter la personne qui viendrait pour elle. Je me sentais dans l’obligation de présenter mes condoléances aux membres de sa famille, et de l’accompagner vers sa dernière demeure.

Trois jours plus tard, personne n’était venu chercher le corps de ma professeure. Après plusieurs recherches, il s’est avéré qu’elle vivait seule depuis toujours. Elle risquait de finir dans une fosse commune, dans l’oubli de tous. Ce n’est pas que c’était dramatique pour moi de ne pas avoir sa propre tombe, ce qui était dramatique à ce moment-là, c’était de savoir qu’un professeur à qui l’on doit toutes ces connaissances qui ont servi d’élan pour construire sa propre vie, ne pouvait terminer sans un dernier salut de reconnaissance. J’en parlais à ma famille pour demander à ce que cette femme qui avait fait partie de ma vie puisse partager notre caveau familial. Je ne pouvais continuer à vivre avec l’idée, même si cette idée est fausse, à ce que son âme finisse dans l’oubli total du simple fait que personne n’ait fait le geste de réclamer son corps. Je reçus un accord favorable de ma famille. Le jour de son enterrement, ils m’accompagnaient. Je finirai sans doute un jour moi-même au même endroit.